Partons de la question suivante : qu’est-ce qui constitue une politisation effective de la psychanalyse, c’est-à-dire pas seulement la mise en évidence de points de jonction possibles entre le freudisme et le marxisme, par exemple, l’articulation de problèmes et d’intérêts communs, mais l’utilisation du dispositif analytique à partir de ses concepts propres pour faire exister une pratique qui déplace effectivement notre rapport au pouvoir et à l’autorité ?
Autrement dit, il ne s’agit pas de se situer sur le plan idéologique – l’ensemble des croyances et des représentations qui médiatisent notre rapport à la réalité – mais sur le plan pratique : comment une lecture de Fanon, celle que propose Derek Hook notamment, dans son livre Fanon, Psychoanalysis, and Critical Decolonial Psychology, nous permet d’envisager une psychanalyse qui soit capable de changer effectivement quelque chose à la manière dont on pense et dont on vit le pouvoir, et en le faisant depuis la scène coloniale ?
Le problème que ça soulève est celui de savoir comment la prise en compte du corps noir peut modifier la manière blanche de penser le sujet. Il se pourrait qu’on puisse envisager ainsi, depuis le corps noir, un privilège inattendu, celui d’être prémuni contre la tentation fasciste, en tout cas telle qu’elle est envisagée par Foucault sous la forme du désir d’autorité. Ce serait là l’enseignement politique dont la psychanalyse pourrait bénéficier : constituer un savoir qui lui serait propre sur les moyens psychiques d’une vie non-fasciste.
Comment, par ailleurs, allons-nous nous saisir de la proposition que fait Hook, pour répondre à l’invitation de Fanon de procéder à ce qu’il nomme une « substitution dialectique » consistant à passer de « la psychologie de l’homme blanc à celle de l’homme noir » ? Hook renvoie cette substitution dialectique à un autre genre de substitution, qui lui est sous-jacente : substituer l’objet à l’abject, et à donner ainsi à cette zone de non-être épinglée par Fanon comme étant ce que produit la situation coloniale pour l’homme noir, un fondement psychanalytique. Alors la modification de la psychanalyse par laquelle ça passe pour lui tient en une opération qui consiste à introduire dans un horizon théorique largement dominé par la référence lacanienne le concept d’abject, ou d’abjection, qui a été amené par Julia Kristeva au début des années 1980, dans un livre intitulé Les pouvoirs de l’horreur, et de s’appuyer également dans ce trajet sur les travaux de Judith Butler.
Julia Kristeva, Les Pouvoirs de l'horreur, 1980, p. 12 :
Il y a, dans l’abjection, une de ces violentes et obscures révoltes de l’être contre ce qui le menace et qui lui paraît venir d’un dehors ou d’un dedans exorbitant, jeté à côté du possible, du tolérable, du pensable. C’est là, tout près mais inassimilable. Ça sollicite, inquiète, fascine le désir qui pourtant ne se laisse pas séduire. Apeuré, il se détourne. Écœuré, il rejette. Un absolu le protège de l’opprobre, il en est fier, il y tient. Mais en même temps, quand même, cet élan, ce spasme, ce saut, est attiré vers un ailleurs aussi tentant que condamné. Inlassablement, comme un boomerang indomptable, un pôle d’appel et de répulsion met celui qui en est habité littéralement hors de lui. Quand je suis envahie par l’abjection, cette torsade faite d’affects et de pensées que j’appelle ainsi, n’a pas à proprement parler d’objet définissable. L’abject n’est pas un ob-jet en face de moi, que je nomme ou que j’imagine. Il n’est pas non plus cet ob-jeu, petit « a » fuyant indéfiniment dans la quête systématique du désir. L’abject n’est pas mon corrélat qui, m’offrant un appui sur quelqu’un ou quelque chose d’autre, me permettrait d’être, plus ou moins détachée et autonome. De l’objet, l’abject n’a qu’une qualité – celle de s’opposer à je. Mais si l’objet, en s’opposant, m’équilibre dans la trame fragile d’un désir de sens qui, en fait, m’homologue indéfiniment, infiniment à lui, au contraire, l’abject, objet chu, est radicalement un exclu et me tire vers là où le sens s’effondre. Un certain « moi » qui s’est fondu avec son maître, un sur-moi, l’a carrément chassé. Il est dehors, hors de l’ensemble dont il semble ne pas reconnaître les règles du jeu. Pourtant, de cet exil, l’abject ne cesse de défier son maître. Sans (lui) faire signe, il sollicite une décharge, une convulsion, un cri. A chaque moi son objet, à chaque surmoi son abject.
Judith Butler, Bodies that matter (Ces corps qui comptent), Introduction, 1993 (trad.
Charlotte Nordmann).
L’abject désigne ici précisément ces zones “invivables”, “inhabiables”, de la vie sociale, qui sont néanmoins densément peuplées par ceux qui ne jouissent pas du statut de sujet, mais dont l’existence sous le signe de l'invivable est requise pour circonscrire le domaine du sujet. Cette zone d’inhabitabilité constitue la limite définissant le domaine du sujet ; elle constitue ce site d’identification redoutée contre quoi – et en vertu de quoi – le domaine du sujet circonscrit sa propre revendication d'autonomie et de vie. En ce sens, donc, le sujet est constitué à travers la force d’une exclusion et d’une abjection ; qui produit un dehors constitutif du sujet, un dehors défini comme abject qui est, finalement, « à l’intérieur » du sujet, comme la répudiation qui le fonde.
La formation du sujet requiert l’identification avec le fantasme normatif du “sexe”, et cette identification a lieu à travers une répudiation qui produit un domaine ď'abjection. Sans cette répudiation, le sujet ne peut émerger. Elle crée pour le sujet la valence de l'“abjection” et son statut, comme un spectre menaçant. De plus, la matérialisation d’un sexe donné concernera de façon centrale la régulation des pratiques d’identification, au sens où l’identification avec l’abjection du sexe sera constamment désavouée. Et pourtant, cette abjection désavouée menacera de révéler la fausseté des présomptions à l’auto-fondation du sujet sexué, de ce sujet qui est en fait fonde sur une répudiation dont il ne peut tout à fait contrôler les conséquences. Notre tâche sera de considérer cette menace et cette perturbation non comme une contestation permanente des
normes sociales condamnée au pathétique de l’échec perpétuel, mais plutôt comme une ressource critique dans la lutte pour réarticuler les termes même de la légitimité et de l’intelligibilité symboliques.
Enfin, la mobilisation des catégories du sexe au sein du discours politique est hantée de diverses manières par les instabilités mêmes que ces catégories produisent et excluent. Bien que les discours politiques qui mobilisent les catégories identitaires tendent à cultiver les identifications au service d’un but politique, il se pourrait que la persistance de la désidentification soit tout aussi cruciale à la réarticulation d’une contestation démocratique. En effet, il est possible que ce soit précisément à travers des pratiques qui soulignent la désidentification d’avec les normes régulatrices par lesquelles se matérialise la différence sexuelle, que les politiques féministe et queer sont mobilisées. De telles désidentifications collectives peuvent faciliter une reconceptualisation de la question de savoir quels corps sont reconnus comme substantiels³ [which bodies matter], et quels corps ont encore à émerger comme objets de préoccupation critique.
Note 2 : L’abjection (du latin ab-jicere) signifie littéralement jeter dehors, jeter au loin. Elle produit et présuppose ainsi un domaine de puissance d’agir, dont elle est diférenciée. Ce rejet fait écho à la notion psychanalytique de Verwerfung, laquelle implique une forclusion qui fonde le sujet et définit par conséquent cette fondation comme fragile. Tandis que la notion psychanalytique de Verwerfung traduite par le terme de “forclusion”, produit la socialité travers la répudiation d’un signifiant primordial, cette répudiation produisant elle-même un inconscient ou, dans la théorie lacanienne, le registre du réel, la notion d’abjection désigne un statut méprisé ou rejeté au sein même des termes de la socialité. Ainsi, ce qui est forclos ou répudié au sein même des termes psychanalytiques est précisément ce qui ne peut pénétrer à nouveau le champ du social sans induire un risque de psychose, c’est-à-dire de dissolution du sujet lui-même. Je voudrais avancer l’idée que certaines zones d’abjection au sein de la socialité sont elles aussi porteuses de cette menace, et constituent des zones inhabitables que le sujet fantasme comme un danger pour sa propre intégrité, comme ce qui pourrait le conduire à la dissolution psychotique (« J’aimerais mieux mourir que de faire ou d’être ça !"). Voir l’entrée “Forclusion” dans Jean Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de La psychanalyse, Paris, PUF, 1967, p. 163-167.
Derek Hook, Fanon, Psychoanalysis, and Critical Decolonial Psychology, Routledge, 2025, p. 89.
Ainsi, dans le cas de l'abjection, avec ses contraventions à l'ordre et à la catégorie, nous ressentons sans aucun doute des effets violents au niveau imaginaire ; il y a un "grippage", un chavirement des fonctions imaginaires. La capacité du discours à produire du sens, à générer des formes temporaires de fixité, voire de captation de l'identité, est gravement compromise. Des effets de fragmentation se produisent ici(nous avons une retombée dans le corps, l'ego en morceaux) en vertu du fait que le discours en question a été transgressé et subverti. Il ne s'agit en aucun cas d'un effondrement du symbolique, même s'il y a certainement des perturbations dans les opérations symboliques (systèmes de catégorisation, désignation des rôles, affirmation de la structure sociétale à travers les modes d'échange, etc.). Le processus d'abjection ne relève pas de la psychose ; ni les sujets abjectés, ni les sujets abjecteurs n'ont basculé dans un monde où la réalité consensuelle n'a plus cours. De même, l'abjection n'est pas révolutionnaire : les hiérarchies, les rôles et le système de relations qui constituent le réseau symbolique ont été, pour l'instant, interrompus et remis en question, mais l'ordre symbolique, avec son système de places et de valeurs différentielles, n'a en aucun cas été désactivé. On peut même dire qu'il a été renforcé.