13 décembre 2025

Au-delà de l'Europe et du post-colonialisme : psychomachie et psychanalyse

Divya Dwivedi

Au-delà de l'Europe et du post-colonialisme : psychomachie et psychanalyse

« L'Inde » et la « psychanalyse » – chacun de ces termes désignant une pluralité distincte – ont-elles quelque chose à se dire ? Et pourquoi donc revenir sur cette question, tant d'années après leur première rencontre, du vivant même de Freud, qui avait personnellement autorisé la création de la première association psychanalytique hors d'Europe, à Calcutta, sous la direction de Girindrasekhar Bose, dès 1922 ?

Si la question mérite d'être posée à nouveaux frais, c'est parce que ce que l’on entendait à l’époque et ce qu'on entend par « Inde » encore aujourd’hui (en psychanalyse, autant que dans d’autres domaines et disciplines qui se sont  intéressés de beaucoup plus près à l’Inde), correspond à un ensemble d’idées et d’images promues par une petite minorité – les castes supérieures – qui, tout en contrôlant et en dirigeant la majorité de la population de ce pays – les castes inférieures, les Dalits, les tribus –, en masquent les véritables réalités psychiques et matérielles. Ce préfixe castéiste « Indo » avait déjà été associé à l’Europe, par le truchement de la notion épistémique d’ « indo-européen » – en sublimant ainsi la structure de caste qui est derrière cette association –  car les informateurs autochtones, issus des castes supérieures (souvent brahmanes) l’avaient présenté comme tel à l’Europe, influençant ainsi les discours philologiques et racio-culturels-anthropologiques par lesquels s'est forgée la catégorie même d'« Europe », y compris chez Kant par exemple, c'est-à-dire la fonction de dénigrement-domination par laquelle un groupe se considérant comme supérieur a infligé, maintenu et exhibé sa suprématie sur les peuples qu’il opprimait et qu’il désignait  comme « bas ».

L’Europe a adopté ces « ancêtres aryens » et leur « doctrine aryenne » les faisant siens (jusqu’au nazisme, et même dans des discours resurgissant aujourd’hui), en y apportant les modifications et les mises à jour technologiques appropriées à ses anciens objectifs antisémites et à ses nouveaux objectifs coloniaux. L’ordre de caste est le plus ancien racisme du monde et celui où les opprimés constituent la majorité (comme en Afrique du Sud pendant l’apartheid, et contrairement au cas états-unien).

Alors, s'il existe en effet une histoire de la relation entre l’Inde et la psychanalyse déjà ancienne, celle-ci est caractérisée par des oublis et des négations qui ont structuré la perception de la « culture indienne » avec laquelle la psychanalyse a dialogué jusqu’ici.

I

La caste, en tant que principe civilisationnel, englobe la vie des gens et a un impact sur leur santé mentale. Elle les réduit en fait à leur « identité immédiate» et à leur « possibilité la plus proche », pour reprendre les termes du chercheur Dalit Rohit Vemula, qui s’est suicidé en raison de la discrimination subie sur le campus universitaire. L’identité immédiate consiste dans l’attribution d’une caste à une personne en raison des parents dont elle est issue. La caste est « hypophysique » puisqu’elle considère qu’une valeur (supérieure/inférieure) est intrinsèque à la nature humaine et qu’elle attribue institutionnellement une valeur hiérarchisée à une personne prédéfinie comme ayant une nature immuable. L'ordre des castes considère que les personnes naissent dans une caste supérieure ou inférieure en raison de leurs parents (c'est-à-dire de la strate sociale/du groupe) dont elles sont issues. La production de l'identité en posant le « né comme » dans l'immédiateté du « né de » relève de l'hypophysique.

Dès sa naissance, un individu est défini à tous égards en fonction de sa caste. Un individu n’est pas considéré comme une personnalité évoluant et se transformant à travers un échange dynamique avec le monde, mais comme un ensemble de qualités ou de mérites immuables (guna), d’impératifs (dharma) et de privilèges hérités « par naissance ». Les mots désignant la naissance et la caste sont étymologiquement proches, voire jumeaux : janma (naissance) et jāti (caste).

L'ordre social des castes engendre des souffrances spécifiques, tant physiques que psychiques. Les crimes d’honneur, les lynchages et les viols conçus comme autant de sanctions collectives pour la transgression des règles de caste ou comme pure affirmation de la domination d'une caste supérieure sur une basse caste, la stigmatisation par des insultes invoquant l’identité de caste, ainsi que de nombreuses formes d’expropriations matérielles, sont monnaie courante, tandis que les indicateurs socio-économiques concernant la majorité de la population restent extrêmement bas, comme l’indique le seuil de pauvreté indien. L'imposition de souffrances est socialement et souvent légalement excusée, y compris toute une série d'incarcérations sociales et pénales — boycott économique, isolement social, détention provisoire, suicide — et une mort douloureuse où le lynchage est souvent précédé d'actes humiliants consistant à déshabiller, à exhiber, à souiller et à envahir les corps sans défense.

Les lettres de suicide d'étudiants Dalits, poussés à mettre fin à leurs jours par l’expérience vécue de discriminations basées sur leur caste au sein d’établissements d’enseignement d’élite, ne constituent qu’une partie des archives invisibles de la souffrance liées au système des castes. Des générations de poètes, de militants et d’universitaires Dalits en ont rendu compte et en ont témoigné. Par exemple, Kanshi Ram, un maçon de vingt-deux ans à la recherche d’un emploi en Israël au milieu de la guerre à Gaza, en 2024, a réfléchi à la signification pour lui de ce voyage vers une zone de mort, à la recherche d’un moyen de subsistance :

« Les gens comme nous sont en guerre contre la société, et intérieurement contre nos âmes, depuis notre naissance ».

La guerre au sein de l’âme relève d'une psychomachie, et sa psychogenèse doit être comprise comme étant, en réalité, une sociogenèse, selon les termes de Frantz Fanon. Un homme peu instruit, pauvre et issu d’une caste inférieure, possédant une qualification technique de plieur de fer et une « compréhension minimale de l’anglais », a su exprimer une psychomachie — une guerre au sein de l’âme, (psyché) — que les psychologues professionnels et les grands auteurs décoloniaux ont négligée… ou dénié.

II

Sous toutes ses formes, que ce soit dans les cliniques et les cabinets d'analystes de caste supérieure, comme Girindrasekhar Bose, ou dans les pages de théoriciens de caste supérieure, comme Ashis Nandy, Sudhir Kakar, Homi Bhabha ou Gayatri Spivak, tout au long de son parcours colonial et postcolonial, la psychanalyse est restée un langage ainsi qu’un loisir pour une subjectivité suprémaciste intergénérationnelle qui, emmaillotée de tous ses privilèges et de toutes ses certitudes, considère de manière narcissique que sa propre souffrance (et aujourd’hui son statut de victime) serait plus grande que la souffrance de ces mêmes personnes dont l’existence quotidienne, faite d’exploitation, d’expropriation et de dénigrement, étouffe et rend invisibles le sentiment d’identité et les espoirs pour l’avenir.

Cette invisibilisation et cet oubli, sciemment entretenus, de la psychomachie des castes inférieures s’opèrent dans le contexte résolument moderne des revendications anti-castes avancées par les castes inférieures, notamment par le « père de la Constitution » de l’Inde indépendante, Bhimrao Ambedkar – la Constitution, loi moderne du père, reconnaît le mal des castes et exhorte à leur suppression (même si c’est de manière ambivalente, puisqu’il s’agit d’un document façonné à la fois par les forces des castes supérieures et celles des castes inférieures). Par ailleurs, il existe toujours la mémoire culturelle dominante de Gandhi – « père de la nation » – et d’autres dirigeants des castes supérieures qui ont explicitement développé une théorie postcolonialiste de la « tradition » et de la colonialité épistémique visant à préserver le système des castes face à la contestation des Dalits et d’Ambedkar.

La perpétuation du système des castes et de la suprématie des castes supérieures cherche donc d’autres voies et s’appuie sur des discours publics et universitaires destinés à nier et à dissimuler les réalités (et les expériences vécues et les analyses) des opprimés, en utilisant les moyens mêmes de la modernité, y compris la Constitution elle-même, pour servir les fins du système des castes — il s'agit là d'une « calypsologie ». Trouver des masques discursifs pour un projet collectif qui ne sert que les intérêts des castes supérieures minoritaires : projets et analyses centrées sur les catégories de nation, de classe, de modernité, et de décolonialité, autant de catégories couvrant le silence imposé aux Dalits et leurs revendications – voilà la calypsologie de caste !

Par conséquent, en me tournant vers la psychanalyse pour diagnostiquer les symptômes, tant de la suprématie des castes supérieures que de la souffrance psychique des castes inférieures, je reviens nécessairement aux usages « indiens » de la psychanalyse ainsi que de la «décolonialité» au XXe siècle, mais en les envisageant en tant que symptômes. Or, rien de cela ne sera possible tant que nous n’aurons suspendu la primauté actuelle de la pensée décoloniale. La décolonialité ne peut être la réponse à un problème comme celui des castes, qui n’est pas d’origine coloniale. Cela nous rappelle également que la décolonialité ne peut être le nouvel universel, car elle ne ferait que rendre à nouveau invisibles les opprimés de caste : nous devons provincialiser la décolonialité.

Dès lors, l’utilisation même de la psychanalyse (ainsi que d’autres théories et discours européens) en Inde se caractérise par cette stratégie calypsologique, qu’on peut diagnostiquer psychanalytiquement comme étant de l’ordre de la négation, (Verneinung), et du déni (Verleugnung), de la caste. Le questionnement réciproque entre la psychanalyse et l’Inde devrait prendre un nouveau départ en reconnaissant deux faits : la psychomachie, ou la dimension psychique de la souffrance infligée aux castes inférieures par l’ordre social, et la Verneinung et la Verleugnung (qui sont liées entre elles) c’est-à-dire les dimensions psychiques de la négation du déni, de la caste par les castes supérieures.

La Verneinung est le phénomène, selon Freud, en vertu duquel les forces à l’œuvre dans l’inconscient (et le jeu de la répression face aux réalités du monde social qui est à la fois intérieur et extérieur, étant donné les processus et les effets de refoulement de – et dans – l’inconscient) ne sont pas reconnues . Le refus de la reconnaissance consciente peut être un processus involontaire et inconscient au niveau de la psyché individuelle, mais en tant que tendance manifeste dans la vie publique et institutionnelle, on doit appréhender la Verneinung au niveau des forces sociopolitiques. Ainsi, les motivations conscientes et inconscientes des discours formés par la (dé)négation et par le désaveu de la caste en psychanalyse (et en psychologie) en Inde — qui sont à leur tour toujours co-articulées — seront pour nous révélatrices.

Selon Rohith Vemula, le jeune Dalit mentionné plus haut et mort suicidé :« Jamais un homme n’a été traité comme un esprit », en Inde, et « la caste [ou tout ordre social fondé sur la filiation] réduit l’homme à son identité la plus proche et à sa possibilité immédiate ». Un esprit est capable d’interagir avec les composantes du monde immédiat et médiat, de le penser et de l’imaginer autrement, d’introduire des changements dans les fonctions et les régularités de ces composantes. Mais l’hypophysique de la caste est hostile à l’idée de traiter l’homme comme un esprit, car l’esprit peut et va dissocier la valeur soudée à la naissance et à la nature, et la réévaluer. L’esprit peut dissocier la pré-définition racialisante que la caste trouve chez l’enfant afin que d’autres destins puissent être découverts et cultivés. Elle dissociera également les groupes de leur isolement fonctionnel dans la scalologie préétablie de la caste et inventera de nouvelles fonctions. L’esprit est polynomique, il peut inventer de nouvelles fonctions pour les personnes, les espaces et les objets en dehors des prescriptions de caste, et peut créer de nouvelles conditions sociales et politiques — lois et institutions — pour matérialiser ces nouvelles fonctions. La polynomie de l’esprit menace la société cérémonielle et la perspective législatrice de la suprématie des castes supérieures. L’esprit – et l’inconscient lui-même – est polynomique puisqu’il aborde le monde comme ce qui peut être régi par des lois multiples plutôt que ce qui est déterminé pour toujours par une loi éternelle (sanatana dharma). Pour ce dernier, le moyen (observance de caste) est une fin en soi (le maintien de la caste), puisque l’observance des règles de caste est le moyen d’atteindre la fin, qui consiste dans la reproduction de l’ordre des castes lui-même. Cette identité entre les moyens et les fins, n’est autre qu’une calypsologie qui ôte à l'homme et au monde leur polynomie.

Dans les conversations courantes, en Inde, on entend souvent résonner la syntaxe de la Verleugnung (du type : « je sais bien, mais quand même ») :

Nous constatons la pauvreté / le retard / la malnutrition parmi les basses-castes, mais quand même ce n’est pas la faute à la caste !

Adhérer à nos castes relève de la croyance religieuse / culturelle, sûrement pas de l’exclusion ou du dénigrement.

Le colonialisme européen a produit des effets sur la psyché « indienne », illustrés notamment par les auteurs issus des castes supérieures, les dilemmes des brahmanes, la sati et les suicides (silence sur les effets psychiques de la caste en Inde)

Pourquoi un aveuglement de la sorte veille-t-il sur une société (et sur les usages de la psychanalyse qui s’y trouvent) appréhendée à travers l’ordre oppressif et racialisant des castes?

Et, ce qui est peut-être encore plus inquiétant, dans les sciences humaines indiennes, la syntaxe de la Verneinung a également cours (dans des formules du genre : « je n’ai pas pensé cela » ou « je n'ai rien contre les X, mais.. ») :

Nous sommes une société organisée par castes, mais pas casteiste (discriminatoire).

Nous n’avons rien contre les basses-castes, mais contre l'absence de mérite (référence aux politiques des quota).

Nous constatons des effets de caste comparables à ceux produits par le racisme systémique, mais la caste n’est pas comparable au racisme.

Je n’ai rien contre la campagne des Dalits à la Conférence mondiale contre le racisme 2001 à Durban, mais leur compréhension de la sociologie de caste est fausse.

Quel type de psychopathologie produit la Verneinung de la caste, en particulier dans un contexte où les outils critiques de la psychanalyse (sans parler de la déconstruction et de la généalogie) sont par ailleurs disponibles pour une auto-critique ? Quelles formes et pathologies découlent de la psychomachie dont souffrent les castes inférieures, dans un contexte où la disponibilité de ressources de libération – telles que la promesse constitutionnelle de liberté-fraternité-égalité, le droit moderne, les théories critiques, et même l'exemple de Fanon – ne se traduisent jamais dans la prise en compte/conscience de leur psychomachie ?

La société racialisante des castes cherche à réduire la polynomie individuelle et collective, ainsi que la liberté de choisir les fonctions par lesquelles on souhaite s’individualiser. Les refoulements, dans le contexte de castes, se produisent en fonction de cette réduction, ou plutôt de cet isolement fonctionnel opéré par la domination hypophysique de caste, obéissant à la loi du père suprémaciste et à l’impératif social (ou surmoi) qu’exige le pouvoir des hautes-castes ainsi que leur conviction de supériorité. Dès lors, la Verneinung ici est une fonction du conflit entre l’hypophysique des castes et la polynomie, nourrie par la promesse constitutionnelle, qui, en revanche, obéit à la loi du père (ou surmoi) égalitaire, c’est-à-dire, à l’impératif ambedkariste d’«annihilation de la caste». Il s’agit donc d’une dénégation de l’inconscient qui comprend les deux – la polynomie et son refoulement institutionnel. La Verneinung qu’on peut reconnaître dans les formulations susmentionnées est l’expression et en même temps  la dénégation de caste, c’est-à-dire, de la loi et du surmoi suprématiste, de la part des castes supérieures. Par ailleurs, la psychomachie des castes inférieures, est également issue de ce même conflit entre les espérances engendrées par les idéaux constitutionnels et leur négation actuelle. Tout se passe ici, dans l’Inde d’après Ambedkar, comme si on ne pouvait pas ne pas parler du problème de la caste, que ce soit pour le reconnaître ou pour le nier – voilà le « non » de la Verneinung !

Penser la psychanalyse en Inde exige donc que l’on réinterprète de manière critique et politique ses concepts métapsychologiques à travers le conflit entre  polynomie et isolement fonctionnel, en les reconnaissant à l’œuvre à travers différentes fonctions et effets dans l’existence, tant chez les oppresseurs que chez les opprimés de l’ordre des castes.

III

Alors, en un certain sens la rencontre entre l’Inde et la psychanalyse n’a pas encore eu lieu tandis que, dans un autre sens, il existe bel et bien l'histoire d’une rencontre qui a effectivement eu lieu sous condition de nier ou de refuser l’Inde réelle et majoritaire (c’est-à-dire son histoire et son peuple). À cela, il faut ajouter le fait révélateur que la carte du « reste du monde» sur laquelle Derrida a tracé les rencontres, avouées et désavouées – nommées et non nommées – de la psychanalyse avec le monde, parmi lesquelles il a distingué l’Amérique latine – était une carte sur laquelle Derrida ne voyait ni ne montrait (ni ne rencontrait ) l’Inde. Il s’agit là d’un double aveuglement, puisque ce premier aveuglement sur l’Inde a fait en sorte qu’il n’ait pas vu non plus l’«Indo- » qui reste profondément lié, par un trait d’union, à l'« indo-européen» dans tous les discours philosophiques et culturels dont il a hérité et qu’il a déconstruit.

Je propose que ces rencontres manquées soient envisagées comme autant de symptômes de pathologies qui nous renvoient à la question générale de la relation entre la philosophie et la différence socioculturelle, et à la question spécifique, au sein de celle-ci, de la relation entre la psychanalyse et la différence socioculturelle. Il s’agit d’une vieille question concernant la psychanalyse en tant que domaine limité par une spécificité civilisationnelle – trop « occidentale », trop « bourgeoise », voire trop « juive », ce qui a conduit, à juste titre, Derrida à entreprendre une Géopsychanalyse. Je propose que, loin d’être une simple question d’adaptabilité de la psychanalyse ou d’assimilabilité des cultures « non occidentales » aux théories occidentales, l’Inde, comprise comme entité organisée par les castes, soit le nom d’une question qui concerne l’ensemble de la carte, ou l’ensemble de la géopsychanalyse.

Depuis Freud, la psychanalyse implique une théorie de la civilisation correspondant à son lieu clinique. La théorie établit une définition de la santé psychique et de ses techniques de restauration à partir de critères civilisationnels. C’est entre ces deux domaines interdépendants que la « santé » et la « santé mentale » des personnes sont abordées par la psychanalyse. Il revient à Frantz Fanon d'avoir posé de manière décisive cette question civilisationnelle – non à partir de son identité culturelle mais à partir de ses dynamiques de pouvoir. Il l’a fait du point de vue des opprimés, seul à nous permettre de comprendre le champ social qui croise le champ psychique. Fanon a constaté que la clinique fait défaut aux opprimés en raison d’un échec théorique qui est lui-même un échec politique : ni la théorie psychologique ni la clinique n’intègrent la perspective des opprimés, qui repose sur leur expérience vécue.

Dans différents travaux scientifiques nous avons, depuis 1954, attiré l’attention des psychiatres français et internationaux sur la difficulté qu’il y avait à « guérir » correctement un colonisé, c’est-à-dire à le rendre homogène de part en part à un milieu social de type colonial. Parce qu’il est une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité, le colonialisme accule le peuple dominé à se poser constamment la question : « Qui suis-je en réalité ?»

Sans une politique qui transforme le milieu social, la clinique accueillera l’opprimé, non pas pour le guérir – ce qui n’arrivera jamais véritablement – mais pour le réhabiliter dans le monde de l’oppression qui, bien sûr, est organisé pour tirer profit de sa souffrance dans le « contexte social» de domination-dénigrement, de la stigmatisation, de la pauvreté-expropriation, du doute de soi et de l’humiliation. L'étude de la sociogenèse des identifications fondées sur les castes, des impératifs sociaux, des surmoi (et des « pères » qu’y correspondent) exige que nous historicisions et localisions les instances politiques qui ont régulé les identifications différentielles dans l'Inde moderne.

Cela pourrait bien sûr nous rappeler que, à l’instar de Fanon, nous pourrions finir par tourner le dos à la psychanalyse, même si rien (pour l’instant, si tant est qu’il y en ait un jour) ne prouve qu’une telle limite soit exigée spécifiquement et uniquement par les cultures « non occidentales». Qui peut ou a le droit de déterminer par avance que la psychanalyse possède une identité qui restera, et doit rester, telle qu’elle a été principalement théorisée jusqu’à présent? Qui peut ou est autorisé à contrôler les transformations de la psychanalyse provoquées par des questions posées dans les termes qu’elle a elle-même mis à notre disposition ?

 

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